Promenade
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10 Erdre Roseaux, joncs, mâcres et faucardage

Il n’y a pas bien longtemps, l’Erdre accueillait une abondante végétation, qui ne laissait aux bateaux, en certains endroits comme la Jonelière, qu’un étroit chenal.

Roseaux

Entre l’auberge du Vieux Gâchet et la Boire Noire, dite aussi ruisseau de l’Étang Hervé, une large bande de roseaux longeait la rive.

Joncs

En juin 1896, un chaisier nantais, Auguste HUCHON, « demande l’autorisation de récolter 400 bottes de jonc sur la rivière d’Erdre, moyennant la somme de 40 F. L’emplacement où le pétitionnaire demande à faire cette récolte, précise le conducteur divisionnaire des Ponts et Chaussées, est situé sur la rive gauche de l’Erdre au lieu dit Gâchet, commune de Carquefou. D’après les renseignements que nous avons recueillis, le jonc demandé croît dans l’eau, le long de la rive sur une longueur de 250 mètres, et la récolte doit fournir la quantité demandée par le pétitionnaire. Le prix proposé paraît suffisant. En raison du peu d’importance de la valeur des produits, nous estimons qu’il n’y a pas lieu de recourir à une adjudication…. »

En juin 1899, c’est Louis VIÉ, aubergiste au Vieux Gâchet, fermier du cinquième lot de pêche du canal, qui demande, à son tour, à acheter la même coupe de « joncs » , située sur son lot. Il ne veut pas les couper, ces « joncs » ; bien au contraire, il veut les conserver, car ils donnent abri aux poissons ! Le préfet annule très vite l’adjudication : Louis VIÉ oublie de payer la taxe annuelle.

Mâcres Trapa natans

En 1890, Eusèbe de MAZOYER (Sur l’Erdre) reprend le texte d’É. RICHER en y ajoutant ses propres observations : « La Trapa natans, appelée vulgairement mâcre, envahit insensiblement le lit de la rivière. Cette plante aquatique, qui s’acclimate parfaitement dans les eaux marécageuses, occupe toutes les anses de l’Erdre. Au mois de mai, on voit émerger les feuilles rangées en rayon ; bientôt la tige porte une petite fleur blanche et entre le 15 août et le 15 septembre on procède à la récolte. La pulpe du fruit, qui a quelque rapport avec celle de la châtaigne, est renfermée dans une coque à quatre épines. On fait cuire la mâcre dans l’eau et on l’assaisonne d’un peu de sel : de glauque qu’elle était, elle devient cendrée. Mais ceux qui en font le commerce - on ne sait pourquoi – mêlent à l’eau quelques parties de boue qui la noircissent et c’est ainsi qu’on la livre sur les marchés aux amateurs. Á l’époque de la maturité, beaucoup de ces fruits se détachent de la tige et, par leur propre poids, tombent au fond de l’eau et facilitent ainsi la reproduction.

Leurs fruits farineux, qui portent le nom de châtaignes d’eau, sont comestibles

Si vous aimez les châtaignes d’eau, voici comment vous vous y prendrez pour les manger proprement, artistement. Armés d’un couteau à lame aiguë, vous les fendez en deux parties égales par l’oeil, de telle manière que l’incision soit pratiquée dans le sens des deux épines supérieures ; mais ayez bien soin de ne point séparer tout à fait les deux parties ; laissez-les jointes dans le bas comme pour ménager une charnière, ce qui vous permettra d’en recueillir la pulpe avec la pointe de votre couteau. Si elles sont bien mûres, la pulpe se détachera facilement. Après, vous aurez la bonne idée de laver vos mains. Que cette petite leçon ne vous étonne pas : elle vous est donnée par quelqu’un qui a éprouvé ses premières dents en mastiquant les mâcres. D’ailleurs savoir les manger est un art, tout comme savoir manger une figue. Je vous dis cela du plus grand sérieux. Si vous voulez faire l’expérience, vous trouverez assez de marchands qui vous en vendront un bon litre pour cinq centimes, un sou. Ce serait aussi intéressant d’aller faire la cueillette vous-mêmes ; mais je dois prévenir ces dames – en vertu du proverbe qui s’y frotte s’y pique – qu’elles feront bien de garder leurs gants pour ménager leur peau blanche. »

En 1968, Lionel VISSET constate encore que « Trapa natans est très commun en Erdre, et les plus beaux peuplements se rencontrent à l’entrée des plaines de Mazerolles, à la Jonelière, mais surtout dans les plaines de la Poupinière où cette plante couvre plus de la moitié de la surface aquatique. Par endroit quelques Nymphaea alba rompent la monotonie du faciès. »

Faucardage

En 1906, à la demande des riverains, le Conseil Général achète un premier appareil à faucarder, remplacé semble-t-il en 1908 par une faucheuse aquatique de la Manufacture de Saint Étienne. L’appareil ne fait que peu de dégâts : il est installé sur un bateau mû par quatre rameurs, et détruit laborieusement son demi-hectare quotidien de mâcres et de roseaux.

En 1911, gros progrès : on dispose d’une faucardeuse montée sur un « pétrolier » qui avance à l’aide d’une roue à aube. Malgré les nombreuses réparations, on réussit à faucher 195 hectares du 3 juin au 13 juillet. Bientôt, note l’agent des Ponts et Chaussées, « la disparition presque totale des mâcres dans certaines parties nous permet de nous étendre plus profond dans les boires que les premières années. » On peut escompter, à brève échéance, « la destruction des végétations aquatiques qui gênent la navigation et plus particulièrement la navigation de plaisance, et qui enlaidissent la rivière. »

Cependant, elles gênent toujours, ces plantes aquatiques : elles gênent les pêcheurs, dont les engins se prennent dans les tiges noyées ; elles gênent la navigation ; elles gênent les riverains qui ont du mal à aborder leurs propriétés.

Vers 1930, Pierre LE NAOUR, le garde de « la Gaule Nantaise », joue encore à cache-cache avec les braconniers dans le brouillard et les roseaux. Il dispose, lui aussi, d’une petite faucardeuse installée sur une barque à motogodille : à la fin du printemps, il faucarde ; en automne et en hiver, il chasse le « braco ».

Trouvait-on ces moyens insuffisants ? Le développement de la navigation à moteur joua-t-il son rôle ? Des procédés plus radicaux furent-ils employés ? Toujours est-il qu’aujourd’hui la riche végétation de la rivière, entre Sucé et Nantes, n’est plus qu’un lointain souvenir.