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Une espèce patrimoniale en sursis ?

Article Claude Figureau
© Seve

Description

Euphorbia peplis L. ,
Euphorbe péplide (Ecorchard J.M., 1878)
Purple Spurge (Stace C., 1997)

Euphorbia peplis, espèce thérophyte à petit développement (8 à 20 cm) aux rameaux couchés, est ancrée dans le sable par une racine pivotante.
Des rameaux rougeâtres, glabres, dichotomes, étalés en cercle, épaissis aux nœuds, ainsi qu’une phyllotaxie opposée, confèrent à la plante un port étalé caractéristique. Les feuilles glauques, étroitement stipulées, brièvement pétiolées, possèdent un limbe entier, épaissi, oblong, ne dépassant guère 0,8 à 1,2 cm de longueur. L’extrémité de la feuille est émarginée ou obtuse, tandis que la base oblique se prolonge en partie inférieure en une seule oreillette obtuse. Les fleurs réduites à de discrets cyathums, solitaires à l’aisselle des feuilles, possèdent des glandes entières et oblongues et s’épanouissent depuis juin jusqu’en septembre. Les capsules déhiscentes, lisses et glabres, appelées ‘tricoques’, qui, placées sous les feuilles, sont ensablées et invisibles à maturité. Ces fruits atteignent 4-5 mm et renferment trois graines lisses, de couleur gris perle, sans caroncule.
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Distribution en France

Cette espèce est une méditerranéenne-atlantique littorale. Elle se rencontre sur les côtes sableuses de la Méditerranée, de la mer Noire, des Açores, de l’Atlantique–Manche depuis le Sud de la presqu’île ibérique jusqu’aux rivages de la presqu’île du Cotentin, de l’Irlande et du Sud de l’Angleterre (Stace C., 1997).
Euphorbia peplis était autrefois courante en France (Danton Ph. et Baffray M., 1995). On la rencontrait sur le littoral des départements de la Manche, des Côtes d’Armor, du Morbihan, de Loire-Atlantique, de Vendée, de la Charente-Maritime, de la Gironde, des Pyrénées-Atlantiques, des Pyrénées-Orientales, de l’Aude, de l’Hérault, du Gard, des Bouches du Rhône, du Var des Alpes-Maritimes et de Corse.

Distribution armoricaine

Dés 1868, James Lloyd (Lloyd J., 1868), à propos du massif armoricain, la considérait comme étant courante du Sud jusqu’à la Vilaine et assez rare au-delà.
C. Figureau, lors d’un premier passage au Jardin botanique en 1960, signalait Euphorbia peplis comme étant une espèce commune à la Plaine-sur-Mer en Loire-Atlantique.
De même, la trouvait-on en abondance en 1964 sur les hauts de plage de Pont Mahé, commune d’Assérac en Loire-Atlantique (Dupont P., 2001).
Quelques années plus tard, dans la flore consacrée au massif armoricain, Henri des Abbayes (des Abbayes H. et al., 1971) reprend les termes utilisés par James Lloyd un siècle plus tôt, en indiquant une fréquence identique pour cette euphorbe.
Deux échantillons de fort développement (touffe de 20 cm) collectés par C. Figureau en 1976 sur la station de l’Aubraie (Les Sables d’Olonne), sont conservés actuellement au Jardin Botanique de Nantes.
En 1993, Michel Provost, dans l’Atlas de répartition des plantes vasculaires de Normandie, la signalait comme l’une des grandes raretés de la flore régionale : la dernière observation sur son ultime station au Nord-Est du Cotentin, a été relatée en 1972 par J. Langlois (Provost M., 1993).

Aujourd’hui, de toutes les stations armoricaines, il ne subsiste plus que celle située en Vendée, aux Sables d’Olonne.
Carte de la répartition d’Euphorbia peplis en France

Etat de conservation

Ce taxon est en très forte régression sur l’ensemble du territoire national à cause de l’urbanisation et de la fréquentation intense des plages.
La raréfaction de cette espèce a été notamment constatée lors de la réalisation d'une fiche de synthèse pour le Livre rouge des espèces menacées en France – espèces prioritaires. Les investigations menées sur le terrain, nécessaires à la rédaction de cette fiche, ont été réalisées en 1994 par C.Figureau, le Conservatoire Botanique National de Porquerolles et l’Agence pour la Gestion des Espaces Naturels de Corse (Olivier et al., 1995).
Sur le littoral méditerranéen, existent encore : Pyrénées-Orientales (environs Canet-Plage, Argelès-sur-Mer), Aude (Fleury, environs de Saint-Pierre-sur-Mer et du Grau-de-Leucate), Hérault (Vendres, Marseillan, Villeneuve-les-Maguelonnes), Var (la Croix-Valmer, Ramatuelle, Saint-Tropez, Fréjus). En dehors de la station de Villeneuve-les-Maguelonnes où prospère une population de plusieurs milliers d’individus ; ailleurs, les stations ne comportent plus que des populations de quelques individus à quelques dizaines. En Corse, cette espèce est en forte diminution. Le nombre des stations a peu varié, mais les populations qui y subsistent sont faibles et souvent très menacées (Olivier et al., 1995).
Sur le littoral atlantique, ce taxon paraît éteint sauf aux Sables d’Olonne (Olivier et al., 1995).Cependant, des observations plus récentes (Favennec J.et al., 1998) ont été réalisées en 1996 dans le sud des Landes et dans le Nord Médoc. Malgré ces deux dernières communications, le statut d’Euphorbia peplis est devenu préoccupant et son maintien durable le long du littoral atlantique semble quelque peu compromis.
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Ecologie

Cette thérophyte, halo-nitrophile, colonise le sommet des plages, là où le sable est régulièrement mobilisé par le vent, hydraté par les embruns et enrichi par des algues en provenance du large.
Son habitat se définit comme suit : zone littorale, haut de plage sur les laisses de mer, en avant des associations psammophiles et parfois en mosaïque dans l'Atriplicetum arenariae, l'Agropyretum (Les sables d'Olonne) et l'Ammophilion Elle est caractéristique de l'Euphorbion peplis . les groupements à Euphorbia peplis semblent en relation avec des substrats graveleux sur le littoral atlantique (Gehu J.-M., 1964).

La station armoricaine : une biocœnose fragile

La station vendéenne d’Euphorbia peplis se présente sous la forme de deux sous-stations distinctes.
Une première sous-station, localisée en haut de plage, forme un groupement ouvert sur sable grossier, apparenté à l’Euphorbion peplis Tüxen 1950. Ce groupement pionnier, est placé juste en avant de formations herbacées composées de vivaces halo-nitrophiles telles que Honkenya peploides, Crithmum maritimum, Euphorbia paralias, Diotis maritima, Medicago marina ......
Le Jardin Botanique de Nantes, au cours d’une herborisation réalisée le 1er août 2001, avait comptabilisé, parmi cette première population, un peu plus de 250 individus au stade de floraison.
Une seconde sous-station située quelques centaines de mètres plus au Nord colonise , quant à elle, une dépression s‘étendant à la base du flanc oriental d’un premier cordon dunaire. Cependant, bien qu’éloignée du rivage, cette sous-station en arrière de la dune bénéficie d’un enrichissement régulier de sable. Celui-ci se réalise grâce à la présence d’une brèche, qui entaille la dune vive, et par où s’engouffre le vent du large chargé d’ embruns et d’algues mortes. Cette particularité topographique locale permet d’entretenir, bien qu’étant éloigné du rivage, des conditions proches de celles rencontrées en haut de plage - conditions nécessaires au maintien de l’euphorbe péplide. C’est ainsi qu’en 1999, cette population comportait encore quelques centaines d’individus.

Mesures de conservation dont bénéficiait le taxon en 1995
  • Intégration de cette espèce parmi les 429 espèces protégées au niveau national (Annexe II de l’arrêté du 20 janvier 1982, modifié par l’arrêté du 31 août 1995).
  • Acquisition des terrains par le Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres : Ile Sainte-Lucie, Venzolasca, Agriate ...
  • Mesures de conservation proposées dans le Livre rouge en 1995
  • Inventaire des stations corses.
  • Sensibilisation des gestionnaires de plages dans le but de limiter le nettoyage sur les périmètres occupés par l'espèce.
  • Acquisition des plus belles stations par un organisme agréé.
  • Pour le littoral atlantique, réintroduction sur des sites d'accueil où la maîtrise foncière est assurée.
  • Menaces et actions conservatoires concernant la dernière station armoricaine

    Cette espèce annuelle disperse ses semences au cours de l’automne, celles-ci sont conservées dans le sable pendant la période hivernale. En 1987, des tests de germination effectués en incubateur par le Jardin Botanique n’avaient pas permis de déterminer avec précision la température de germination de cette espèce. Cependant, in situ, il apparaît que les germinations se produisent plutôt au printemps parmi le sable mêlé d’algues en cours de décomposition.
    Malheureusement, la forte fréquentation estivale des plages correspond à la période de végétation de cette plante annuelle. Cet engouement pour les loisirs de la plage s’accompagne d’un piétinement répété qui, depuis les années 70 a provoqué une forte régression de cette espèce (Dupont P., 2001).
    De plus, depuis peu, dans un souci d’assurer une propreté irréprochable des plages, le nettoyage intensif par prélèvement des laisses de mer et d’éventuelles touffes d’euphorbe péplide situées en sommet de plage, est devenu quasi systématique sur l’ensemble du littoral, et pourrait bien, si l’on n’y prendre pas garde, entraîner la disparition d’Euphorbia peplis de la flore armoricaine, voire de la flore française.
    Lors du naufrage de l’Erika en décembre 1999, à titre préventif, le Conservatoire Botanique National de Brest avait confié au Jardin Botanique de Nantes la récolte de graines sur la station située sur le littoral vendéen. En effet, la mise en place des opérations de nettoyage des plages déployées dans le cadre du plan Polmar-Terre risquait, à l’époque, de compromettre la survie de l’une des ultimes stations atlantiques de cette espèce. La suite des événements nous a montré que les nappes de pétrole ont épargné cette portion du littoral. Les graines récoltées à cette occasion ont été mises en conservation au Conservatoire Botanique National de Brest.
    Cependant, depuis 1992, le Jardin Botanique de Nantes conserve un lot d’environ 500 graines. Celles-ci, après avoir été nettoyées, ont subi une déshydratation à 4 C ; elles sont actuellement conservées par congélation (- 20°C). Cette conservation ex situ pourrait, le cas échéant, se révéler une aide efficace à la protection in situ par le renforcement des populations naturelles avec les semences issues de la station originelle, mais également à des opérations de réintroduction en nature en cas de destruction.
    In situ, en 2000, l’Office National des Forêts a mis en défens la zone la plus reculée par la pose d’un grillage rendant impossible tout accès à la seconde sous-station. Au titre de la directive Habitat, ce secteur dunaire d’Olonne fait partie des sites proposés, devant intégrer le réseau européen d’espaces naturels « Natura 2000 ».

    Sur le plan national, cette espèce est très menacée. Cependant, nous pouvons constater que depuis 1995 la prise de conscience de cette situation a permis que des actions soient menées.
    On voit aussi que les jardins botaniques peuvent s'impliquer et jouer un rôle dans la conservation in situ. Les actions initiées en Vendée le prouvent même si cette dernière station armoricaine est à la merci d’actions de nettoyage ou d’éventuels aménagements. Le maintien de cette espèce patrimoniale ne pourra être assuré que par des actions conjointement menées entre les scientifiques, le Conservatoire Botanique National de Brest, l’ensemble des organismes d’Etat concernés et les collectivités locales, et les jardins botaniques.

    Bibliographie

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