Patrimoine

Les glacières de l'Erdre
Texte Louis Le Bail

L’invention du sorbet est bien antérieure à celle du « frigo » !
En aviez-vous les moyens ? Habitiez-vous à proximité d’un plan d’eau ? Pour avoir la matière première de vos glaces, vous pouviez alors vous faire creuser une « glacière ».

Glacière vue en coupe

Coupe glacière - dessin Pierre Artus

Les « glacières » d’autrefois, ce sont des sortes de puits assez larges, profonds de quelques mètres, munis à leur base d’un « touc », un conduit d’évacuation des eaux provenant de la fonte. Les hivers d’antan étaient beaucoup plus froids que ceux que nous connaissons aujourd’hui, les rivières pouvaient être prises par la glace pendant plusieurs semaines. On cassait cette glace et on entassait les morceaux ainsi récoltés dans le puits, où ils pouvaient se conserver jusqu’à la belle saison. Au fond du puits, un plancher à claire-voie séparait la glace du sol, et l’eau de fusion retournait à la rivière par le touc.

Les rives de l’Erdre en ont conservé quelques-unes

Couronnerie

Glacière Couronnerie

Glacière Couronnerie - Photo fournie par Louis Le Bail

La Couronnerie, à Carquefou, est une propriété privée, dont le propriétaire permet la visite de temps en temps. Près de la petite tour carrée que les navigateurs peuvent voir sur le bord de la rivière, une glacière, du même modèle que celle du Tertre, a été restaurée.

Chantrerie

Chapelle de la Chantrerie

Chapelle Chantrerie - Photo Pierre Artus

À la Chantrerie, depuis les années 1970 et son achat par la Ville de Nantes, le parc du château est devenu public. La chapelle vient d’être restaurée ; elle recouvrirait ce que les archéologues pensent être la glacière de la propriété, une glacière qui daterait donc des années 1830.

Saint-Joseph

Porterie carte état major 1820 1866 IGN

Porterie carte état major 1820 1866 IGN
A l’emplacement du bourg, il y avait des champs, des prés, des tailles. La construction la plus importante était le "château", ou "maison de Porterie" : tous les lundis matin un homme de loi venait y juger petits délits, contestations et problèmes de voisinage. Comme elle était habitée par les fermiers du domaine, le vieux cadastre la désigne sous le nom de "métairie de Porterie". On la voit encore derrière la boulangerie.

À Saint-Joseph-de-Porterie, il reste les vestiges du « château », une sorte de longère située au centre du bourg. Le château avait ses légendes, bien entendu : un souterrain aurait permis de rejoindre la rive droite en passant sous la rivière… À l’extrémité nord du château, il existait une belle cave voûtée. À la base de la voûte, un étroit conduit (40 x 40 cm) se perdait sous terre. Les vieux Portériens se souvenaient que la cave avait servi d’entrepôt au vin des vignes voisines, et d’abri pendant la guerre. Autour des années 2000, l’ouest du bourg allait être urbanisé ; les archéologues effectuèrent d’importantes fouilles préventives, qui révélèrent une occupation très ancienne des lieux, puisqu’elle remontait à l’âge du fer. Le conduit de la cave – le fameux souterrain ? - put être suivi sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’aux abords du château du Bois-Hue. Très probablement, la belle cave voûtée a dû être, à l’origine, la glacière du château de Porterie.

Tertre

Glacière Tertre

Glacière Tertre - Photo fournie par Louis Le Bail

Passons sur la rive droite de l’Erdre. Au niveau du campus actuel, le château du Tertre est utilisé par l’Université de Nantes. Il y a quelques années, le Service des Espaces Verts et de l’Environnement a nettoyé les abords de la rivière, a dégagé le sentier qui la longe. On a alors pu redécouvrir la base du moulin à vent de la propriété, enfouie sous les ronces, et le long du sentier, un curieux puits muni d’un conduit d’évacuation à sa base : le type même d’une de ces glacières de château. Le moulin et la glacière ont été restaurés dans la mesure du possible.

Les bords de l’Erdre ont connu des glacières plus importantes.

Avant la Révolution, plusieurs documents en citent une qui s’ouvre sur la rue de l’Arche-Sèche, au bas de la contrescarpe des remparts. Elle appartient à la ville de Nantes, qui la loue à un fermier ; en 1784, ce fermier est le cafetier Jean Durand, qui loue la glacière 1 500 livres par an. Il est tenu, pendant son bail, de charger la glacière d’autant de glace qu’elle peut en contenir ; il la vend à son profit. On n’ose imaginer où il récolte la glace qui approvisionne l’établissement ; l’Erdre, à l’époque est le grand égout de la ville…

C’est aussi le cas du sieur Monnier, propriétaire des Glacières Nantaises, un établissement du quai de Versailles situé entre le quai et la rue de la Distillerie. Il alimente son entreprise en faisant casser la glace de la rivière. En octobre 1895, il se plaint. Au bas de la rue de Bouillé, le quai est encombré par des dépôts de matériaux qui vont empêcher ses bateaux d’aborder devant son usine, lors de la récolte de la glace. Les Ponts et Chaussées enquêtent, et tempèrent beaucoup les exigences du sieur Monnier. Comment peut-il prétendre qu’il reçoit des bateaux lorsque l’Erdre est gelée, puisqu’à cette période, elle n’est pas navigable ? Il approvisionne alors son usine avec la glace récoltée juste en face de chez lui, là où arrive le ruisseau du Gué-Moreau, qui sert d’égout au quartier de la route de Rennes : ce n’est vraiment pas très sain, jugent les Ponts et Chaussées !

"Frigidaire"

Au 19ème siècle, on a appris à fabriquer la glace artificiellement. Non seulement elle servait de base aux sorbets, mais elle était très utilisée pour conserver les aliments périssables. Plusieurs inventeurs ont participé à cette évolution, et parmi eux, le Français Charles Tellier, inventeur d’un système à compression. La glacière de l’Arche-Sèche a disparu, et une fabrique de glace artificielle s’est installée presqu’en face, dans le sous-sol du marché de Feltre. En 1955, elle fonctionne à plein régime, nous dit La Résistance de l’Ouest. Les vieux militants associatifs se souviennent aussi des barres de glace qu’on allait acheter à la glacière du quai Wilson, près de la raffinerie Béghin-Say, lorsqu’on voulait rafraichir la bière de la fête des écoles !
Et le réfrigérateur s’est démocratisé : en 1919, sortait d’une usine américaine le premier « Frigidaire » ; « Frigidaire », « frigo » : le nom est passé dans le langage courant…